Comment les pionniers / initiateurs de nouvelles normes et les feuilletons télévisés peuvent-ils nous aider à changer les comportements sur l’alimentation des enfants ?

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Une norme sociale, comme « obéissez à votre belle-mère », est une règle puissante de comportement qui régit les interactions humaines. Photo par Giacomo Pirozzi pour Alive & Thrive.

Divers facteurs influencent les choix des mères et des soignants en ce qui concerne l’alimentation des enfants en bas âge, ce qui explique – en partie – pourquoi il est si difficile de modifier les comportements en matière d‘alimentation complémentaire. Prenons l‘exemple d‘une mère qui veut nourrir son bébé de 8 mois avec du poisson et des œufs. Elle a récemment appris que ce sont des aliments nutritifs qui favoriseront le développement sain de son enfant. De plus, ces produits sont disponibles sur le marché local, et la famille peut se les procurer.

Et pourtant, elle pourrait décider de ne pas nourrir son enfant avec du poisson et des œufs. Pourquoi ? L’explication pourrait venir des normes sociales.

Les normes sociales sont les règles implicites ou explicites qui réglementent les comportements au sein d‘un groupe. Pour cette mère, si nourrir son enfant avec du poisson et des œufs est contraire aux normes sociales, il y a de fortes chances qu‘elle ne le fasse tout simplement pas.

Cristina Bicchieri étudie les normes sociales depuis des décennies. Elle est l‘auteur de Norms in the Wild et professeure principale du cours en ligne conjoint de l’Université de Pennsylvanie et de l’UNICEF sur les normes sociales. Nous avons récemment discuté avec Cristina des normes sociales liées à la nutrition.

A&T : Merci de bien vouloir vous entretenir avec nous aujourd‘hui, Cristina. Commençons donc par le début. Comment décririez-vous les normes sociales relatives aux comportements nutritionnels ?

Cristina : Tout d‘abord, je ne crois pas que les choix en matière de nutrition soient généralement une norme sociale en soi. Je pense plutôt que ces choix peuvent être motivés par d‘autres normes sociales sous-jacentes. Les gens emploient trop souvent le terme « norme sociale » sans faire une analyse diagnostique appropriée, et il s‘avère, très souvent, que le comportement en question n‘est pas une norme sociale. Cette erreur a de graves conséquences sur les interventions.

Les normes sociales sont les règles de comportement qui régissent les interactions humaines. Elles vous disent quoi faire, comment vous comporter dans diverses circonstances – pas seulement dans une situation unique, mais dans des familles de situations similaires. Les normes sociales sont fondées sur nos attentes à l‘égard de ce que font d’autres personnes qui ont de l’importance à nos yeux, et aussi sur ce qu‘elles approuvent ou désapprouvent. Lorsqu‘une règle de comportement est une norme sociale, si les gens la transgressent, il y aura une sorte de sanction. Et, souvenez-vous, les normes sont la propriété de groupes, et non de personnes isolées. Ainsi, nous devons toujours étudier le réseau au sein duquel une norme existe.

A&T : Puisque les comportements nutritionnels ne sont pas en soi ou d’eux-mêmes des normes sociales, mais plutôt sous-tendus par des normes sociales, pourriez-vous discuter des aspects relatifs aux normes sociales dans l‘alimentation des enfants ?

Cristina : Nous venons de terminer un rapport pour l‘UNICEF sur la nutrition des enfants au Mali, et c‘est très intéressant parce qu’ils ont réussi à convaincre les jeunes mères de donner leur premier lait aux nouveau-nés. Mais il y a un grand écart entre ce qu‘il faut donner ou ne pas donner aux nourrissons en dehors du lait. Et ce que nous avons découvert, c‘est que la belle-mère est le principal décideur en matière de nutrition. Ainsi, même si vous essayez de convaincre les jeunes mamans que donner des tisanes aux nourrissons est une mauvaise idée, il vous faudra encore convaincre la belle-mère. Le réseau de référence important est celui des belles-mères. Donner des tisanes ou d‘autres aliments solides aux enfants n‘est pas une norme [sociale] en soi. Nous avons ici un modèle mixte : nous avons une coutume soutenue par une norme sociale. Dans ce cas, les décisions en matière de nutrition s’appuient sur la norme sociale forte qui consiste à obéir à la belle-mère.

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« Obéir à la belle-mère » est une norme sociale bien connue dans le domaine de la nutrition.

A&T : La communauté de la nutrition qui travaille sur l‘alimentation des enfants a, depuis longtemps, reconnu l‘importance de la belle-mère pour opérer des changements dans les comportements d’alimentation des enfants. Comment la norme sociale d‘« obéissance à la belle-mère » change-t-elle ce que nous pourrions faire ? Nous faudrait-il travailler à changer cette norme sociale ? Comment pourrions-nous faire cela ?

Cristina : Vous soulevez là une question cruciale. Souvent, lorsque quelqu‘un transgresse une norme sociale, il y a une sorte de sanction. Elle peut être minime – les gens peuvent faire des commérages sur cette personne. Ou elle peut être majeure – parfois, la violence ou la mort. Les gens doivent se sentir en sécurité lorsqu’ils se comportent différemment. Ce que vous devez changer, avant tout, c‘est la conviction que l’on peut changer de comportement et agir différemment sans être sévèrement puni. Les gens doivent savoir qu‘ils peuvent le faire et réussir.

Comment cela peut-il se produire ? Comment les attentes peuvent-elles changer ? Dans mon livre Norms in the Wild, je donne l‘exemple de la femme du chef du village qui a commencé à pratiquer l’allaitement maternel exclusif et des gens qui ont constaté que ses enfants étaient en très bonne santé et heureux. Cette femme avait du pouvoir. De ce fait, elle pouvait être une personne très influente qui commence à faire quelque chose de différent, ce que j‘appelle une pionnière / initiatrice de nouvelles normes. Les pionniers / initiateurs de nouvelles normes sont des personnes au sein de la communauté qui montrent aux autres qu‘une personne peut agir différemment sans subir de terribles conséquences.

Une autre façon de stimuler le changement est de mettre en place des groupes de discussion – dans notre cas, un groupe de femmes qui s‘engagent à changer de comportement. Et si la communauté leur fait confiance, cela entraînera un changement, car les gens croiront que ces femmes engagées agiront différemment, et cette croyance encouragera les autres à essayer des choses différentes avec moins de crainte d‘être punies.

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Les initiateurs de nouvelles normes se trouvent généralement au centre d‘un réseau et ont des liens avec de nombreuses autres personnes ; mais ceux qui poussent à mettre fin à une norme sociale se trouvent généralement à la périphérie.

A&T : L‘idée d‘utiliser des personnes influentes au sein de la communauté comme pionniers pour impacter les normes sociales semble excellente, mais comment pouvons-nous identifier ces pionniers dans une communauté ? Y a-t-il différents types d’initiateurs de nouvelles normes à prendre en compte ?

Cristina : Une des études que j’ai effectuée porte sur les pionniers qui lancent de nouvelles normes. Généralement, ces personnes peuvent être au centre d‘un réseau parce qu‘elles ont beaucoup de liens avec d‘autres personnes ; beaucoup de gens les observent. Par exemple, les personnalités des médias sont au centre de réseaux énormes, ce qui fait d’elles des initiateurs potentiels de nouvelles normes. Mais ce qui est plus difficile, c‘est de trouver des pionniers qui poussent à mettre fin à une norme sociale négative. Les normes sociales étant généralement bien établies, les contourner représente un risque. Ainsi, le pionnier doit posséder certaines caractéristiques pour être le premier à transgresser ces normes. En général, bon nombre de ces personnes ne seront pas au centre d‘un réseau, mais à la périphérie.

J‘ai étudié les caractéristiques psychologiques des initiateurs de nouvelles normes et, dans une étude récente sur le programme d‘assainissement Swachh Bharat en Inde, nous avons découvert que ces pionniers ont, à tous les niveaux d‘implication, depuis les gouvernements des Etats jusqu‘aux villages, ces mêmes caractéristiques. En un mot, une personne qui lance une tendance est généralement ce que j‘appelle « peu sensible » à une pratique spécifique, c‘est-à-dire qu‘elle ne lui accorde pas de valeur. Cette personne a également une faible perception du risque, une grande efficacité personnelle et – ce qui est très important – un degré élevé d‘autonomie dans la prise de décisions. Toutes ces caractéristiques peuvent être mesurées. J‘en parle dans le dernier chapitre de mon livre, Norms in the Wild.

Si vous analysez un réseau, vous saurez qui sont les initiateurs potentiels de nouvelles normes – les personnes qui peuvent influencer un comportement spécifique et motiver le changement. Les femmes peuvent avoir plus d‘influence que les hommes, car l‘alimentation des enfants est généralement une tâche féminine. Et, parmi les femmes, vous pouvez déterminer celles qui pourraient être les plus fortes initiatrices de nouvelles normes, en fonction de leur vision de la nutrition, de leur propension à prendre des risques et de leur conviction qu‘elles peuvent influencer les autres. Ainsi, lorsque vous analysez un réseau, essayez de déterminer la personne qui agira en premier et abordez-la, au lieu de travailler avec l‘ensemble de la population sans tenir compte des différences. Cela revient moins cher.

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Les feuilletons « ont un impact énorme » sur les gens selon Mme Bicchieri. Un bon feuilleton pourrait inciter à modifier les comportements en matière d‘alimentation complémentaire.

A&T : Vous avez mentionné que les personnalités des médias sont au centre d‘énormes réseaux, et que les programmes de nutrition – comme de nombreux programmes de développement – ont cherché à utiliser les médias pour faire passer divers messages clés. Comment pensez-vous que les médias peuvent être davantage mis à contribution pour faire évoluer les normes sociales en matière de nutrition ?

Cristina : C‘est ma conviction : la seule façon d‘intensifier les interventions est de passer par les médias. Comment ? Je pense que nous avons maintenant beaucoup de preuves que les feuilletons ont un impact énorme sur la population. Les gens peuvent s‘identifier aux personnages. Les gens voient que ces personnages sont des pionniers. Dans un feuilleton, la nouvelle maman peut se battre avec la belle-mère, et le mari peut être bouleversé, mais, à la fin, elle triomphe. Dans un feuilleton, une femme peut voir une villageoise comme elle faire quelque chose de différent et être confrontée à des obstacles comme la femme elle-même le serait dans son village, mais, au bout du chemin, elle réussit. C‘est une incitation très puissante à changer de comportement ; c‘est pourquoi, je crois fermement à la production de bons feuilletons pour introduire de nouvelles et meilleures pratiques.

Ainsi, les programmes de nutrition pourraient envisager de s‘associer aux producteurs d‘un feuilleton existant pour que la vedette fasse la démonstration de pratiques alimentaires positives et convainque la belle-mère plus traditionnelle. Les maris, eux aussi, peuvent jouer un rôle important, car ils peuvent voir qu‘ils ont leur mot à dire en la matière. Un aspect important des feuilletons est qu‘ils font généralement l‘objet d‘un débat collectif, dans la mesure où les gens voient de nouveaux comportements et en discutent, les absorbent et en tirent ensemble des enseignements.

A&T : Cela semble être une bonne idée. Les mères seront attentives si elles reconnaissent un défi comme celui de nourrir un bambin difficile et voient leur vedette respectée leur montrer de nouvelles façons d‘amener l‘enfant à manger des légumes. Cela pourrait être particulièrement efficace si elles la voient pratiquer ces comportements positifs avec son bambin, à maintes reprises, sans se lasser. Qu‘en est-il de l‘utilisation des médias à court terme ou de campagnes médiatiques à court terme pour accélérer le changement des normes sociales ? Cette approche est-elle efficace ?

Cristina : Non, cela n‘est pas suffisant. Surtout si vous voyez que le problème est persistant. Les gens doivent absorber et intérioriser les messages. Ils doivent voir les personnes auxquelles ils peuvent s‘identifier se comporter différemment, voir ce qui leur arrive et comment elles résolvent les problèmes. Cela prend du temps. Je peux vous dire que les feuilletons les plus réussis qui ont été étudiés ont duré assez longtemps, souvent plusieurs années. Alors, si vous pouvez produire un feuilleton intéressant et durable, dans lequel la nutrition et l‘alimentation complémentaire font partie de l‘histoire, vous pouvez avoir beaucoup de succès. J‘en suis convaincue.

A&T : Merci pour cet échange intéressant aujourd‘hui, Cristina. Nous avons suivi votre cours sur la plateforme Coursera et le recommandons vivement à tous ceux qui souhaitent en savoir plus sur la recherche et la programmation en matière de normes sociales. Nous sommes impatients de suivre vos dernières recherches sur les changements sociaux et les initiateurs de nouvelles normes.

Avez-vous déjà utilisé une approche fondée sur les normes sociales dans vos programmes de nutrition ? Ou avez-vous déjà utilisé des influenceurs ou des médias pour changer des comportements ? Que pourrions-nous faire de plus en matière de nutrition pour résoudre le problème des normes sociales qui ont un impact sur l‘alimentation complémentaire ? Partagez vos idées dans la section des commentaires ci-dessous ou sur les réseaux sociaux en utilisant le hashtag #Inspire4SBC

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